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On (qui on?) m'a fait parvenir les dernières lignes attribuées au docteur F. Elles donnent quelques explications sur son fragmoscaphe. Et son état mental.

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Fragmoscaphe

J'ai baptisé ainsi le dernier de mes outils exploratoires. Il permet de protéger l'opérateur des effets secondaires d'une exposition trop forte à la révélation. Les individus sensibles sont en effet souvent inconsciemment détruits par ce qu'ils perçoivent.

J'ignore si c'est un mécanisme inné, acquis au contact de la société ou encore le résultat d'un complot. Toutes les hypothèses sont envisageables à ce stade. Mais les faits sont là : de nombreux artistes, scientifiques, mediums, voyants, prophètes... considérés par leur semblables comme farfelus, pervers ou dérangés, luttent en réalité avec cet effet.

Le "sens commun" croit souvent qu'ils vont chercher l'inspiration dans diverses substances ou habitudes destructrices. C'est faux.

Il suffit de remarquer que, parmi ces "drogués" (qu'il s'agisse d'alcool, d'éther, de morphine, du jeu, d'hallucinogènes ou de compétition à haut niveau) très peu sortent du lot. La drogue n'est en effet pas la source. Elle ne sert en fait qu'à limiter l'étendue et la force de leur perception. Et ce qu'ils transcrivent, au bout du compte, est tellement distordu par leurs hallucinations et paranoïas diverses, que la signification en est au mieux obscurcie.

Il faut d'ailleurs sans doute voir dans le "sens commun" un autre aspect du mécanisme de protection. Si, par hasard, le sujet arrive à une restitution correcte, il sera perçu comme particulièrement dangereux et se fera marginaliser. La société entière fonctionne à ce titre comme un régulateur, écrasant impitoyablement ceux qui s'en écartent.

J'ai d'ailleurs eu moi-même eu maille à partir avec cet aspect du problème dans mes premières expériences. Mes crédits ont vite été coupés par ceux qui ne voulaient ou pouvaient comprendre le bien fondé de mes travaux. Après coup, cette circonstance me paraît heureuse. J'ai en effet pu ainsi bénéficier d'une confidentialité protectrice. Même si je sais qu'on me recherche activement, j'ai pu garantir mon anonymat.

Tranquillement installé, une fois ma constatation de départ établie et vérifiée, l'appareil fut simple à construire. Il travaille à partir d'objets réduits, de prédicats annexes, de détails à priori négligeables.

En fonction du filtre sélectionné, la perception sera différente. Je ne prétends en effet pas donner la perception absolue, mais je peux, avec le fragmoscaphe, percevoir des bribes normalement non léthales.

Le danger reste cependant. Si les fragments présentés à l'appareil sont d'une portée trop importante, si le filtre est mal choisi, l'opérateur peut être frappé de plein fouet. Ce risque est retors, car des fragments à priori anodins peuvent aller plus loin qu'on ne le pense au premier abord. Ainsi, une portion du vernis d'un des meubles, que j'avais choisi pour son coté banal, a provoqué un choc en retour fantastique. Les sécurités ont fonctionné, et, dès que les boucliers se sont saturés le coupe circuit s'est enclenché. Mais j'ai quand même été brûlé aux sourcils. Pourtant la vitesse de réponse du fragmoscaphe a été telle que les enregistreurs de contrôle ne l'ont pas perçue. Les logs donnent une coupure nette, un passage discontinu de l'état normal à l'état neutre.

Après enquête, il s'avère que ce meuble est d'époque. Il a appartenu, il y a maintenant deux siècles, à un médium, avant qu'un poète ne s'en serve pour écrire le plus beau de son oeuvre. J'avais de plus commis l'erreur de laisser sur le meuble les plans de mon appareil. L'échantillon était donc déjà chargé, les plans ont amplifié le tout par un effet larsen, et la sensibilité du fragmoscaphe était réglée beaucoup trop fort.

Mais cet incident a permis un test grandeur nature. L'appareil fonctionne même mieux que je n'aurais espéré. Je ne peux d'ailleurs m'empêcher de penser que mes doutes font partie du mécanisme de défense, avec lequel je dois lutter comme tout un chacun.
J'ai établi un protocole exprérimental qui permet d'assurer la sécurité de l'opérateur. Il suffit de procéder pas à pas, à un rythme logarithmique. C'est forcément beaucoup plus long, et là encore je doute de mon propre raisonnement. Cette idée m'a-t-elle été inculquée? M'a-t-on retrouvé en dépit de ma discrétion? Le nombre de personnes avec qui je comunique, tant pour le quotidien que pour les fournitures variées que demandent le fragmoscaphe reste de l'odre de la dizaine. Elles ont forcément une influence sur moi. Ne devrais-je pas tenter le tout pour le tout et revenir à une exploration par dichotomie? Mais si le coupe-circuit ne fonctionne pas assez vite?

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Extrait de "La presse", vendredi 4

INCENDIE MYSTERIEUX, UN DISPARU

Hier, jeudi 3, un incendie a détruit les anciens entrepôts de la manufacture von Gevitz. L'incendie s'est déclaré dans une chambre, servant auparavant au gardien de nuit, louée depuis peu par les propriétaires à un certain monsieur Heffe.

Entrepots brulés
Les entrepôts von Gevitz après l'incendie, photo Sophie G.

Les entrepôts étaient destinés à la destruction et les propriétaires ont déclaré avoir loué cette chambre "parce que l'occasion se présentait, et comme il n'y avait plus rien à garder". Elle leur permettrait "de financer l'entretien de la clôture sans plus". Il faut rappeler que la zone des anciennes manufactures est étendue, et que la rumeur (démentie par les propriétaires) court que des produits dangereux y sont encore stockés. Les pompiers affirment que l'incendie venait de toute façon de la chambre, sans qu'ils puissent en trouver la cause. Rien n'a pu être retrouvé non plus du locataire, pas même son identité. Le nom "Heffe" n'a mené les enquêteurs nulle part pour le moment, et semble être un pseudonyme. L'homme a-t-il péri dans l'incendie? Le mystère reste complet.

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Extrait de "La presse", mardi 8

MONSIEUR "HEFFE" IDENTIFIE

Un scientifique de renom, le professeur Marchand, a permis l'identification du locataire disparu dans l'incendie des entrepôts von Gevitz. Cette identité ne permet cependant pas d'aller beaucoup plus loin, puisque le mystérieux monsieur Heffe serait en fait le non moins mystérieux docteur "F". Le docteur F avait un moment defrayé la chronique il y a deux ans, non pas grace à ses travaux remarquablement obscurs et incompréhensibles, mais par le mystère dont il s'entourait. Le professeur Marchand a déclaré avoir fourni du matériel de recherche au docteur F, matériel qui a été identifié parmi les restes calcinés. Le professeur Marchand n'a pas pu expliquer aux enquêteurs si les éventuelles expériences menées par le docteur F sont à l'origine de l'incendie. Le matériel etait principalement composé d'instruments de mesures particulièrement sensibles et coûteux. Le docteur F devait restituer ces instruments après usage, ce qui ne sera plus possible. Le docteur F reste introuvable à ce jour.

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